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  • Isabelle Lefort

Réflexion sur le concept d'hypersexualisation sociale

Par Isabelle Lefort


Dans les dernières années a émergé le concept d’hypersexualisation sociale, se décrivant comme la « sexualisation de l’espace public » ou ce constat de surenchère sexuelle. Il est lié au phénomène de sexualisation précoce, qui lui se définit comme un décalage développemental ou l’imposition d’une sexualité adulte à des enfants ou à des adolescents avant même qu’ils ne soient en mesure de composer avec la sexualité et ce, au niveau psychologique, émotif et physique. Ces phénomènes ont été suffisamment admis au Québec à partir des années 2000. On assisterait ainsi à ce que des auteurs appellent une « culture contemporaine post-féministe », qui se caractériserait par l’objectivation du corps de la femme et une banalisation de cette sexualisation, autrement qualifiée de pression socioculturelle ou de pression hétéronormative générale à la sexualisation du corps des femmes. Bien que la sexualisation soit plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, les représentations sexualisées des hommes sont également présentes dans les médias de masse.


Des auteurs dénoncent cette surenchère sexuelle dans les médias en la présentant comme un enjeu social. L’adolescence est une phase développementale au cours de laquelle les jeunes ont normalement des questions et des préoccupations concernant la sexualité. Toutefois, parallèlement, ces derniers sont confrontés à divers modèles médiatiques reflétant une certaine image de la séduction, des relations amoureuses et de l’intimité, et ce, au moment où ils sont en exploration de leur identité. Certains auteurs mettent en lumière la surabondance de messages à caractère sexuel à travers les médias ainsi que l’accessibilité à la cyberpornographie et en questionnent l’impact sur les jeunes, notamment au niveau de leur bien-être physique, sexuel et mental, leurs attitudes, leurs comportements et leurs croyances. Le récent projet de loi canadien sur la protection des jeunes contre l’exposition à la pornographie reconnait d’ailleurs que cela constitue un sérieux problème de santé et de sécurité publique et souhaite ainsi limiter l’accès en ligne des jeunes de moins de dix-huit ans au matériel sexuellement explicite. Non seulement le contenu à caractère sexuel est très répandu à travers les médias, mais les messages véhiculés reflètent un portrait bien défini de la sexualité, des rôles de genre et des relations amoureuses. Ainsi, alors que les adolescents manifestent de la curiosité à l’égard de l’intimité et que les différents médias sont largement accessibles, les multiples informations consultées pour chercher réponse à leurs questions ne proviennent pas nécessairement toujours de sources sûres et véridiques, mais plutôt confuses et contradictoires.


Parce que les messages sexualisés sont répandus dans les médias populaires auprès des adolescents, les chercheurs ont examiné leur influence potentielle sur le bien-être de ces derniers. L’hypersexualisation sociale serait associée à une plus grande adhésion aux stéréotypes sexuels, à l'objectivation des femmes et à des attentes irréalistes envers la sexualité chez les jeunes. On a également constaté que cela affectait leurs attitudes à l’égard des relations amoureuses et leur connaissance des pratiques sexuelles protégées. Une exposition constante à des thèmes et des images répétées au fil du temps peut amener les individus à adopter ces mêmes perspectives du monde et d'eux-mêmes, un processus connu sous le nom d'assimilation, donc à accepter ces représentations de la sexualité comme étant la norme. En bombardant les médias d’images et de messages sexualisés et en imposant une sexualité adulte à un jeune public, certains auteurs sont d’avis que l’on induit prématurément, particulièrement chez les jeunes filles, des attitudes et des comportements visant à être objet de désir sexuel, ce qui renvoie au concept de sexualisation précoce, c’est-à-dire à l’idée d’induire chez les fillettes des attitudes et des comportements sexualisés. Selon quelques auteurs, cette sexualisation intériorisée, ou l’idée que la désirabilité sexuelle est un aspect important de l’identité, serait associée à des difficultés au plan de la santé mentale, tel que des troubles alimentaires, de la dépression et une image corporelle faible.


En revanche, le concept d’hypersexualisation sociale a fait l’objet de quelques critiques. Par exemple, les tenants d’un discours féministe mettent en lumière que d’associer l’hypersexualisation à un enjeu social sur lequel il faut agir, perpétue, de nouveau, le contrôle social du corps de la femme. Bien qu’il importe de se questionner sur ce qui a amené la société à ériger les petites filles en femmes fatales à travers les médias, on souligne que le discours médiatique est centralisé autour de la responsabilisation des filles et que, notamment, les exigences en matière d’habillement concernent presqu’exclusivement les tenues féminines. D’ailleurs, les codes vestimentaires instaurés parmi certaines écoles du Québec comme solution à l’hypersexualisation font désormais l’objet de contestations par bon nombre de jeunes, caractérisant ces codes de sexistes et inégalitaires. En effet, un mouvement de protestation à l’égard de ces normes vestimentaires se fait entendre. Les jeunes contestent et se mobilisent contre la pression mise sur les filles au niveau de leur habillement. D’un autre côté, il y a des réactions en ce moment de la part des jeunes athlètes qui protestent contre les tenues obligatoires féminines sexualisées. Bref, l’ensemble de ces réactions témoignent d’un changement social considérable dans la représentation qu’ont les jeunes filles du contrôle de leur corps et leur sexualité.






Sources :

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